Playlist
Parce que le plaisir est dans le partage, voici une petite playlist que je mets régulièrement à jour, avec mes sons et moods du moment. Vous n’avez ici que des extraits, mais si vous cliquez sur ce lien, ça vous renvoie vers les différentes plateformes où vous pourrez les écouter (si vous n’êtes pas abonnés à Deezer, cliquez sur « Exporter la playlist » et ça vous renverra vers Spotify ou autres). Je poste aussi quand c’est possible le lien vers une vidéo Youtube dans les quelques lignes de commentaires que j’écris sur chaque titre. Les commentaires de la page sont ouverts : à vos recommandations !
Pour démarrer la playlist – et parce que l’album m’a accompagné tout au long de mon dernier voyage au Japon d’où je viens de rentrer (avril 2026) – rien de plus approprié pour le site d’un photographe que DtMF, titre éponyme de l’album de 2025 de Bad Bunny. Acronyme de Debí tirar más fotos qu’on peut traduire par « J’aurais dû prendre plus de photos », aux paroles mélancoliques, celles-ci continuent : « Debí darte más besos, y abrazos, las veces que pude » (« J’aurais dû plus t’embrasser et t’enlacer les fois où je le pouvais »). Et selon la fois où j’écoute la chanson, je pense à quelqu’un que je ne vois plus, ou à quelqu’un qui n’est plus, et je me dis que parfois ce sont les paroles les plus simples qui sont les plus touchantes.
Par ailleurs, l’album entier est délicieux, et il fallait me voir résister à mon envie de perrear dans les endroits les plus inappropriés de Kyūshū, tant le reggaeton de Benito est imparable.
Parce que je suis un grand romantique, en fait, il me paraît évident et nécessaire de mettre rapidement ma chanson d’amour préférée : le délire aquatique de Robert Wyatt, Sea song.
Je ne suis pas du tout un mélomane, et je ne sais pas parler de musique comme je sais parler de cinéma. Pour Sea song c’est plus dur encore tant la voix si particulière de Wyatt et son instrumentation que je dirais psychédélique et dissonante (sans être du tout sûr que ce soient les bons termes) peuvent perdre les non-initiés. Mais étrangement j’ai été subjugué par la beauté de la musique dès la première écoute pour ensuite être submergé par la beauté des mots. Son amour pour cette créature, sirène probable, qu’il a du mal à comprendre, est très pur.
« Your madness fits in nicely with my own… Your lunacy fits neatly with my own… We’re not alone… » (« Ta folie s’accorde parfaitement à la mienne. Nous ne sommes pas seuls »), moi ça me tabasse.
Ici, une jolie petite pastille de 5 minutes de Radio France sur la chanson.
En 2024 sortait la mini-série Baby reindeer (Mon petit renne) qui est peut-être la dernière grande série que j’aie vue. La qualité s’étant effondrée ces dernières années, sur les plateformes comme à Hollywood, cette production anglaise de Richard Gadd frappait alors un grand coup que je n’attendais plus, encore moins sur Netflix. Le pitch est complexe, puisqu’il s’agit à la base d’une histoire assez pathétique où le héros, un jeune comédien sans grand talent, travaille dans un bar pour survivre. Il y rencontre une jeune femme avec qui il se lie un temps, jusqu’à ce qu’elle se mette à le harceler. La situation est cocasse et l’on peut penser qu’il s’agit d’une comédie – certes malaisante – sur la solitude. Mais la série dévie brusquement lorsque Gadd, qui raconte sa propre histoire, aborde de front des thématiques plus sombres encore.
C’est dans Baby reindeer que j’ai entendu Come wander with me pour la première fois. Le personnage principal regarde un vieil épisode de Twilight zone à la télé et on entend alors cette chanson qui semble parler, au vu des commentaires Youtube, à certains comme à moi au plus profond de nos âmes. Des accords simples de guitare, la voix envoûtante de Bonnie Bleecher et des paroles déchirantes :
He said, « Come wander with me, love
Come wander with me
Away from this sad world
Come wander with me »
He came from the sunset
He came from the sea
He came from my sorrow
And can love only me
(Il dit : « Viens errer avec moi, mon amour
Viens errer avec moi
Loin de ce monde triste
Viens errer avec moi »
Il venait du crépuscule
Il venait de la mer
Il venait de mon chagrin
Et ne peut aimer que moi)
C’est un mauvais jeu de mot sur la lettre arabe ص (saad) qui m’a fait réécouter cette chanson de Lykke Li, de son album éponyme. Ce qui m’a frappé d’abord, c’est à quel point ce titre aurait pu être écrit par Lana del Rey. Ma reine chantait déjà en 2014 qu’elle est belle quand elle pleure.
Je ne peux à ce propos m’empêcher de poster ces deux commentaires Youtube sous sa chanson qui me font hurler de rire :
Mais justement, ce n’est pas par hasard que j’en viens à citer Lana sous un post sur Lykke. Je pense que ce que j’adore dans ces titres est précisément l’absurdité post-moderne de leur conscience d’être au monde. Ce mouvement épuisant d’aller-retour permanent entre nous, les regards posés sur nous et les miroirs/appareils photo autour de nous qui nous rendent non plus simplement conscients de notre image et de l’importance de l’entretenir, mais hypervigilants à chaque instant, même le plus intime.
Il devient impérieux d’être beau, sexy, la meilleure version de soi-même en toutes circonstances, même quand ça ne va pas.
Dans ce brouillard, on finit même par ne plus savoir définir quand on va bien ou mal, et on finit par feindre la tristesse ; une tristesse esthétique, instagrammable. Lykke Li raconte la fin d’une histoire, elle en pleure, c’est si triste si sexy : elle veut laisser dans l’œil de l’autre une image à regretter.
Oklou c’est ma chouchoute depuis le Covid. J’avais alors découvert son sublime EP Galore, mais c’est par la photo que je suis définitivement tombé amoureux de sa musique.
En 2022, je trouve un incroyable cliché sur le net pris par le photographe Benjamin Béchet qui travaille alors sur une série qui deviendra Le clan.
J’entre en contact avec lui et lui achète un tirage qui fait mon bonheur depuis.
Le jour où il me le livre, je l’accroche au mur et, alors que je prends une pause, je vois une story Instagram avec Fall de Oklou en bande son. Le titre était dans l’EP Galore que je connaissais, mais tout à coup les paroles me frappent :
« Like a dancing fawn on frozen land
…
i will fall »
« Comme un faon dansant sur une terre gelée,
…
Je tomberai. »
La coïncidence est d’autant plus folle que Oklou avait déjà sorti un EP en 2014, Avril, avec cette photo comme illustration :
Alors bon, parfois j’accepte les signes de l’univers et depuis je me suis plongé en Oklou. A tel point que je suis allé la voir en concert alors même que je m’étais juré après avoir vu Queen Lana à Rock en Seine à l’été 2024 qu’on ne m’y reprendrait plus : je suis trop petit, j’y vois rien, c’est de l’argent jeté en l’air.
Bon, je confirme qu’au concert d’Oklou j’ai rien vu non plus. La jeune génération est désespérément grande et désireuse de se mettre devant moi.
Toujours est-il qu’Oklou a, comme on dit, désormais percé. Elle fait Coachella and co et est annoncée en duo avec ❤️ Theodora ❤️ à l’ouverture du Festival de Cannes 2026.
Son premier album, Choke enough, est une merveille, que je ne peux que vous encourager à écouter. Pour la playlist j’ai choisi la mystérieuse Family and friends (dont j’apprécie aussi beaucoup le clip qui emprunte à l’imaginaire enfantin et aventurier qui doit faire fi du décor de banlieue dortoir pour CSP+ que j’ai aussi bien connu), bien que j’aime tout autant, entre autres, l’adorable comptine Blade bird ou encore le titre dance 90’s Harvest sky avec Underscores. Il faut bien choisir.
La transition est toute trouvée : dans cette interview potache d’Oklou, Alice Moitié lui demande quelle chanson elle aurait aimé écrire et la première lui répond Down by the water du groupe The drums. Alice Moitié est dépitée et lui fait la remarque qu’elle s’attendait à un titre plus connu. Pour ma part je découvre la chanson qui m’ennuie d’abord pour me charmer petit à petit au fil des écoutes.
Je dois dire qu’on touche là à un sujet qui m’importe particulièrement. Je vois souvent, surtout dans le milieu de la cinéphilie (qui est celui que je suis le plus), qu’on demande à des acteurs ou des réalisateurs connus leurs films préférés, ou bien la liste des films qui les ont éveillés au cinéma. Et on se retrouve toujours peu ou prou avec la même liste de la part de professionnels pourtant de générations différentes qu’on ne peut pas accuser de ne pas être des cinéphiles, tant leur connaissance du cinéma est souvent frappante.
Mais c’est comme si dans ces listes-là il fallait forcément citer Citizen Kane (Orson Welles – 1941) et Sueurs froides (Alfred Hitchcock – 1958) aux USA, A bout de souffle (Jean-Luc Godard – 1960) et Ma nuit chez Maud (Eric Rohmer – 1969) en France etc.
Or la cinéphilie, comme toute passion, c’est je pense précisément l’inverse de ces listes répétitives. La cinéphilie, c’est forcément le partage et forcément la découverte. Si on veut éveiller les gens à un domaine, il faut leur en montrer l’étendue, pas un champ délimité.
Bien sûr que Citizen Kane, Vertigo, Ma nuit chez Maud et A bout de souffle sont des grands films. Mais on peut faire un pas de côté !
Personnellement, quand on me demande mon Hitchcock préféré (alors qu’il y en a plusieurs à mettre en haut de la liste), je cite Rebecca (1940). Ça me permet de conseiller un film moins connu de sa filmo et, si j’ai le temps, de le contextualiser, de le relier à d’autres films de son auteur ou à des réalisateurs qu’il a pu inspirer, etc.
Pour les français, plutôt que de parler de Rohmer (bien qu’il y en ait 3, 5, 10 à citer), pourquoi ne pas évoquer Jacques Rozier, et parmi sa filmographie le meilleur film de vacances à mes yeux : Du côté d’Orouët (regardez cette improbable bande annonce japonaise) ?
Ce que je veux dire c’est que Oklou, quand elle répond Down by the water des Drums, slow à contretemps des années 2000, anti-spectaculaire au possible bien qu’adorable, elle se met exactement dans cette perspective de partage culturel qui montre qu’elle comprend profondément l’intérêt pour le spectateur d’une telle question que l’intervieweuse ne saisit pas elle-même.
Je ne suis pas particulièrement adepte de rock alternatif, mais certains titres parfois ne me quittent pas. Je découvre When you where the last high lors d’un voyage en Italie en 2023, soit 20 ans après sa sortie, grâce à un Australien que je rencontre à Florence.
Certaines relations sont addictives et la voix langoureuse et mélancolique du chanteur colle parfaitement au sentiment persistant de perte de sens, d’envie, de motivation, lorsqu’on ne voit plus quelqu’un qui nous procurait extase et excitation. « The last high », le dernier trip, celui dont on se sèvre mais qu’on regrette parfois longtemps, auquel rien ni personne ne peut se montrer à la hauteur, qui rend tout le reste et tous les autres insipides et invisibles.
Titre live méga saturé et plein de réverbs d’un album déjà assez lo-fi, Walking this dumb est une chanson addictive alors même que je ne comprends rien à ses paroles (et ne les trouve pas sur le net). Ça lui donne une aura assez mystérieuse malgré les centaines d’écoutes pour tenter d’en percer le secret.
Un ami me l’avait mise dans une playlist, je vous la mets ici à mon tour. Comme une malédiction que se transmettent les victimes d’un film de fantôme japonais.
Rien qui n’ait déjà été écrit sur Frank Ocean depuis la sortie de l’excellent Channel Orange en 2012 et plus encore depuis le désormais mythique Blonde en 2016. Ce dernier est probablement l’un des albums que j’ai le plus écoutés de ma vie, à la fois pour la beauté de son écriture que pour la recherche musicale intense de titre en titre. C’est intime, généreux, inventif. L’album marque à l’époque énormément la presse musicale spécialisée ainsi que la communauté LGBT. L’album infuse peu à peu dans la musique R’n’B puis pop et dix ans plus tard, alors même que Frank Ocean semble avoir presque disparu (malgré quelques titres sortis et un concert apparemment raté à Coachella en 2023), son influence est désormais citée sans cesse dans les articles de presse pour les nouveaux albums d’autres artistes.
Mais finalement, je mets Novacane dans ma playlist, titre d’un EP sorti en 2011, avant même son premier album. La chanson paraît désormais presque à part dans sa discographie, tant elle semble être d’une autre époque, où Ocean nous racontait encore des craques. A l’époque il est toujours dans le placard et nous parle de ses conquêtes féminines. Son écriture est bien loin du journal intime de Blonde. Mais si on y perd en sincérité – ce qui apportera la touche bouleversante à son dernier opus – on a malgré tout affaire à un parolier de très grand talent, comme il allait le confirmer l’année suivante dans Channel Orange.
La construction du titre est exemplaire, avec en intro la réflexion cynique d’une société qui semble chercher, en court-circuitant l’humain (par les drogues et par les machines), à tuer toute émotion, toute sensation, du sexe à la musique :
« I can’t feel nothin’, superhuman
Even when I’m fuckin’, Viagra poppin’
Every single record, autotunin’
Zero emotion, muted emotion »
« Je ressens plus rien, superhumain
Même quand je baise, Viagra dans l’sang
A chaque enregistrement, de l’autotune,
Sans émotion, on baisse l’émotion »
La suite est à l’avenant : il rencontre une fille, superbe et brillante, ils semblent accrocher. Elle lui sort qu’elle fait des études pour devenir dentiste, qu’elle paye en faisant du porno : « At least you’re workin' » (« Au moins tu travailles ») lui répond-il.
Pas de conte de fées, à peine se découvrent-ils qu’elle lui refile un bong à la Novocaïne.
Il est alors pris dans la ouate de cet anesthésiant. Le refrain semble d’abord faire un éloge du chemsex (sexe sous drogues), mélange de sensations nouvelles et de performance : « Fuck me good, fuck me long, fuck me numb / Love me now, when I’m gone, love me none » (« Baise-moi bien, baise-moi longtemps, baise-moi jusqu’à l’engourdissement / Aime-moi maintenant, Une fois parti, laisse tomber »).
Mais flash forward : on est en pleine glissade. Ocean nous décrit en quelques mots un environnement sinistre (« sink full of dishes, cocaine for breakfast » ; « l’évier plein de vaisselle, de la coke pour le p’tit dej ») et un tournage de porno qu’il semble réaliser en se prenant pour Kubrick.
Leur relation semble déjà finie, mais il est désormais dans un engrenage infernal. « Now I’m something like the chemist on campus » (« On dirait que je suis maintenant le chimiste du campus ») est probablement l’une de mes paroles de chansons préférées. Il cherche à retrouver la sensation via l’artifice.
On revient au refrain. « Can’t feel a thing, can’t feel her » (« Je ressens plus rien, je la ressens plus »). Petit à petit la Novacaïne prend le pas. « Novacane for the pain » (« Novacane pour la peine/la douleur »). L’addiction s’est installée.
A courir après cette fille, il s’est perdu à lui-même.
Après tant de noirceur, peut-être faut-il apporter un peu de tendresse. Et qui aurait cru un jour que celle-ci viendrait de la Drama Queen herself, après tant d’années d’errance, de mecs toxiques, de drogue, de robes rouges, de blues carabiné ?
Elle avait déjà amorcé un tournant country avec son album précédent, quelques mois plus tôt, avec Chemtrails over the country club, mais Lana, avec Blue banisters, semble acter une rupture assez radicale avec la pop rétro qu’elle faisait jusqu’ici.
Surtout, elle rompt avec toute une esthétique de glamour des grandes villes et de violence viriliste pour embrasser celle d’une americana sorore dans ce titre éponyme où elle semble emplie de mélancolie liée à sa vie passée, à ses travers, à ses réflexes, mais enfin apaisée par ses proches, par ses collègues musiciennes, par ses amies.
La chanson ne se laisse pas aimer tout de suite. Elle n’est pas très mélodique, il n’y a que quelques accords de piano, beaucoup de texte, il faut un peu s’accrocher. Mais la douceur qui se dégage du titre a fini par me gagner pour devenir un de mes préférés.
« Mais je n’suis qu’un serpent.
…
…
Je perpétue mes hécatombes ;
D’ailleurs je mange les œufs de colombes ».
On doit se sentir bien quand on écrit quelque chose d’aussi beau, je me dis.
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