Robert
Posté le 7 octobre 2022 sur Instagram
Robert est entré au service de mes grands-parents, d’abord à l’usine textile en 1952, puis comme homme à tout faire, et il a gardé son poste jusqu’à leur mort en 2017, à respectivement 99 et 101 ans.
Il bricolait, il jardinait, entretenait le potager, coupait des arbres, rentrait le bois, s’occupait des deux maisons, dont il était le seul à comprendre le fonctionnement, notamment des incompréhensibles conduits de chauffage. Il aidait à chercher les sonotones de Grand-Père perdus chaque matin, et préparait le feu chaque soir.
Il respectait Monsieur mais adorait Madame. Il conduisait régulièrement l’un à Castres ou aux commémorations du Maquis de Vabre, et l’autre aux divers événements locaux protestants, en bon pilier de Temple. Plus jeune, il enseignait le catéchisme aux enfants du village, dont mes parents.
Homme superbe moralement et physiquement, il ne s’est pas marié. Je ne suis pas sûr de la raison, mais ce serait une question de différence d’âge avec Simonette, plus âgée que lui, et dont les parents auraient peut-être pensé qu’il n’était pas un bon parti pour elle. Toujours est-il qu’elle ne s’est pas mariée non plus, et qu’ils sont restés ainsi, côte à côte, on ne peut plus beaux.
Robert a traversé la vie du village, surtout, et de ma famille de génération en génération. Il a dénoncé mon père à ma grand-mère quand il l’a surpris en train de fumer à 9 ans. Et moi au même âge, j’ai vu Robert mâchouiller ses vieux mégots qu’il plantait ensuite dans le jardin de Bousquet quand il faisait les plates-bandes.
Ma mère l’invitait pour déjeuner régulièrement, et il nous racontait comme personne des anecdotes présentes ou passées sur le village, dans son accent chantant, entrecoupant ses récits d’expressions occitanes qu’il me traduisait aussitôt, les yeux luisants de malice.
Et puis mes grands-parents sont morts, et il s’est retrouvé à la retraite (bien après l’âge légal !), et il a décrété qu’il ne ferait plus rien, pas même le potager. Mais il restait dehors, dans le village, à papoter avec tout le monde, près du Trou de l’Horloge, ou devant sa maison, selon l’heure et la position du soleil. Cet homme apportait de la gaité à quiconque le croisait.
Et puis Simonette s’est retrouvée à l’hôpital. On m’a dit que là-bas, alors qu’il lui rendait visite, une infirmière lui a demandé qui il était et il aurait répondu « c’est ma compagne », actant enfin ce que tout le monde savait depuis des décennies.
Et puis Simonette est morte, et Robert s’est laissé glisser.
Cette semaine, nous sommes allés le voir avec maman, au Cantou, l’aile Alzheimer de la maison de retraite du village voisin. Amaigri, assommé par les médicaments, yeux éteints, ne parlant que pour répondre, sans allant.
Je l’ai pris en photo, parce que sa maladie fait aussi partie de notre vie. Mais je ne pouvais pas la poster sans écrire quelques mots sur cet homme fantastique.
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